Malgré la disponibilité d’un vaccin sûr et efficace, ainsi qu’un important système d’information et de prévention à destination du grand public, la grippe reste à l’origine d’une forte augmentation de morbidité et de mortalité en France. En effet, chaque année, entre 2.5 et 4 millions de cas sont estimés, pour une mortalité évaluée à 2 000 décès (source InVS). Le coût d’une épidémie de grippe, en dehors des hospitalisations et pertes de production, varie de 230 à 840 millions d’euros.

La vaccination contre la grippe est recommandée chaque année à la fois pour les patients atteints de tumeurs malignes recevant une chimiothérapie et pour les professionnels de santé les prenant en charge (1).

Il est important de noter que d’autres patients de cancérologie, en dehors de ces derniers, peuvent aussi être concernés par cette vaccination : âge supérieur à 65 ans, asthme, BPCO, insuffisances respiratoires chroniques obstructives ou restrictives quelle que soit la cause, insuffisances cardiaques graves, valvulopathies graves, troubles du rythme graves justifiant un traitement au long cours, coronaropathies, antécédents d’accident vasculaire cérébral, néphropathies chroniques graves, drépanocytoses, diabètes de type 1 et de type 2, transplantation d’organes, maladies auto-immunes sous immunosuppresseurs, infection par le VIH (1).

Il existe une surmortalité directe des patients immunodéprimés, liée à l’infection grippale et/ou ses complications bactériennes; mais également un retard de la prise en charge oncologique lors de chimiothérapies du fait de cette infection (2).

Cependant, le taux de vaccination antigrippale parmi les patients recevant une chimiothérapie est faible. Cela peut s’expliquer par le manque de confiance des oncologues dans l’efficacité du vaccin chez leurs patients (3) et par la sécurité du vaccin, régulièrement mise en avant par certains praticiens, notamment s’il contient un adjuvant.

La bibliographie scientifique apporte des éléments de réponses à ces questions. Cependant, ces dernières ne sont pas encore suffisamment claires.

Pour le sujet de la sécurité du vaccin antigrippal, aucune publication ne fait état d’effets indésirables graves liés au vaccin dans la population de patients de cancérologie.

Pour la question de l’efficacité du vaccin dans la population des patients sous chimiothérapie, il est tout d’abord nécessaire de préciser que l’efficacité du vaccin concerne stricto sensu une efficacité clinique, c’est-à-dire celle qui intéresse les médecins, à savoir si le patient sera réellement protégé de la maladie si le vaccin lui est administré. Malheureusement, il n’existe pas d’étude permettant de la définir car elle nécessiterait un suivi clinique prolongé et une recherche systématique du virus par prélèvement dès le moindre signe clinique évoquant une grippe, le tout sur un grand nombre de patients.

C’est pourquoi nous mesurons une efficacité biologique ou immunogénicité, mesurée par la technique d’inhibition de l’hémagglutination et correspondant à un seuil biologique du taux d’anticorps au-dessus duquel les individus sont considérés comme protégés.

Les études évaluant la réponse biologique au vaccin antigrippal chez les patients atteints de tumeurs solides montrent qu’en l’absence de chimiothérapie, l’immunogénicité du vaccin est comparable à celle des individus sains. Les données des patients sous chimiothérapie sont, quant à elle, difficiles à interpréter car les groupes de patients vaccinés sont souvent hétérogènes, mélangeant plusieurs types de tumeur (y compris des hémopathies), plusieurs types de chimiothérapie (voire des patients non traités) ou plusieurs groupes d’âge. L’immunogénicité des vaccins varie globalement de 20 à 90% (2).

Une étude réalisée par Loulergue et al., sur un groupe de 25 patients recevant la même chimiothérapie (docetaxel) pour un cancer du sein ou de la prostate a montré qu’après une dose de vaccin, les taux de séroconversion étaient faibles : 28% pour la souche H1N1, 8% pour la souche H3N2 et 16% pour la souche B. Aucun problème de tolérance du vaccin n’a été démontré (4).

Lors de la pandémie H1N1, Rousseau et al., ont réalisé une étude avec le vaccin adjuvanté sur 65 patients sous différentes chimiothérapies, classées selon leur périodicité (toutes les 3 semaines, 2 semaines, hebdomadaires ou quotidiennes et thérapies ciblées). La réponse globale était de 44% de taux de séroconversion après une injection, et de 73% après la seconde. Le groupe traité par thérapies ciblées seules était le meilleur répondeur à une injection de vaccin (77.8%). Aucun effet indésirable grave lié au vaccin n’a été rapporté (5).

Enfin, une revue récente de Vollaard et al., analysant les résultats de 20 études sérologiques non randomisées chez des patients adultes ayant différents types de cancer et de chimiothérapie, montre que la séroconversion peut être inférieure à celle des témoins sains, mais la majorité des patients atteints de tumeurs solides sont capables de développer une séroprotection similaire aux contrôles sains, quelle que soit la chimiothérapie. Pour assurer une protection optimale, la vaccination avant chimiothérapie est préférée chez les adultes atteints de tumeurs solides, cependant, la vaccination pendant la chimiothérapie peut aussi réduire les complications liées à la grippe. La vaccination antigrippale devrait donc être préconisée comme mesure préventive peu coûteuse et sûre chez les patients atteints de tumeurs solides sous chimiothérapie (6).

La vaccination antigrippale « classique » par le vaccin trivalent inactivé, n’est donc pas suffisante pour obtenir une bonne réponse chez les patients sous chimiothérapie, d’autant que celle-ci est immunosuppressive (comme les taxanes par exemple). Les thérapies ciblées semblent avoir un effet immunosuppresseur très modéré.

Néanmoins, l’effet du vaccin n’est pas nul, et il n’y a pas plus de problèmes de tolérance chez les patients de cancérologie que dans la population générale.

De nouvelles études cliniques avec des stratégies visant à augmenter l’immunogénicité de ce vaccin sont donc nécessaires. En attendant, il reste primordial que les professionnels de santé, prenant en charge des patients fragiles, se protègent afin d’éviter la transmission du virus.

 

Références

  1. Calendrier des vaccinations et recommandations vaccinales 2017, Ministère des affaires sociales et de la santé
  2. Pollyea DA, Brown JM, Horning SJ. Utility of influenza vaccination for oncology patients. J Clin Oncol 2010; 28: 2481–2490
  3. Loulergue P, Mir O, Alexandre J et al. Low influenza vaccination rate among patients receiving chemotherapy for cancer. Ann Oncol 2008; 19: 1658
  4. Loulergue P, Alexandre J, Iurisci I et al. Low immunogenicity of seasonal trivalent influenza vaccine among patients receiving docetaxel for a solid tumour: results of a prospective pilot study. Br J Cancer 2011; 1-5
  5. Rousseau B, Loulergue P, Mir O et al. Immunogenicity and safety of the influenza A H1N1v 2009 vaccine in cancer patients treated with cytotoxic chemotherapy and/or targeted therapy: the VACANCE study. Ann Oncol 2011; May 16
  6. Vollaard A, Schreuder I, Slok-Raijmakers L et al., Influenza vaccination in adult patients with solid tumours treated with chemotherapy, European Journal of Cancer 2017; 76: 134-143
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